L’Allégresse de la Vieille Dame

Eté 2014, Antonio Conte quitte la Juventus pour rejoindre la sélection italienne, concluant alors un cycle réussi puisque le club a retrouvé le sommet du Calcio après des années difficiles.
Les dirigeants de la Juventus font alors un choix plutôt étonnant en se tournant vers Massimiliano Allegri. En effet le nouveau coach de la Vieille Dame n’arrive pas en terrain conquis avec peu de titres dans ses bagages et une étiquette du Milan AC qui semble compliquée à oublier pour les juventini.

Cependant après une saison 14/15 exceptionnelle, un scudetto, une coupe d’Italie et une finale de C1 à la clé, les doutes semblent bien loin et plus personne n’ose questionner le choix des dirigeants.
Et c’est à nouveau pendant l’été, par le biais du mercato estival, que la Juventus inquiète les suiveurs : Pirlo, Vidal et Tevez quittent Turin et leurs départs font trembler les bianconeri qui redoutent une saison difficile.
Les premiers mois ne font rien pour estomper cette crainte puisque la Juventus est engluée dans le ventre mou du championnat.

Puis soudain l’équipe retrouve des couleurs, et redevient petit-à-petit cet ogre qui règne sur le football italien et fait trembler toutes les écuries européennes.

Ce renouveau est-il une juste une démonstration que la vie de bianconeri ne peut être que blanche ou noire ?

Quand le système devient Magic

Antonio Conte avait façonné sa Juventus autour d’une défense à 3, qui était parfaitement maîtrisée lors de son départ.
Lors sa prise de fonction Allegri avait tout d’abord fait perdurer ce système, pour assurer une transition en douceur, avant d’instaurer un 4-4-2 losange qui s’est montré très efficace puisqu’il a permis à la Juventus de se hisser jusqu’en finale de C1.
Avec les départs du mercato estival, Allegri a débuté la saison en alternant entre plusieurs systèmes (3-5-2 / 4-3-3 et 4-4-2 losange) et semblait chercher la meilleure solution correspond à son nouvel effectif. Ce tâtonnement a perduré jusqu’à la fin du mois de novembre, puisqu’à partir du 25 novembre la Juventus a définitivement adopté un 3-5-2 et n’a plus changé d’organisation (jusqu’au matchs contre Naples, par pallier aux absences).

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Pour les habitués du site je suis certain que vous êtes surpris de ne me voir parler que de système, puisque je suis plutôt adepte de la philosophie de Guardiola à ce sujet (c’est l’animation qui compte et non pas le système qui n’est qu’un « numéro de téléphone »). Cependant dans le cas de la Juventus cette modification systémique a son importance.
Que ça soit offensivement ou défensivement, ce retour aux sources permet à la Juventus de magnifier les qualités de ses joueurs et donc d’expliquer le retour en forme de l’équipe. Pour le comprendre, il va falloir se pencher sur les différences d’animation entre défense à 4 et défense à 3.

Construction du jeu depuis l’arrière

Dans une défense à 4 joueurs, la structure de la charnière est très rigide : les 2 joueurs restent assez proches et sur la même ligne. Les deux joueurs conservent une position plutôt axiale pour assurer l’équilibre de l’équipe en cas de perte de balle.
En passant dans une défense à 3, chaque maillon de la chaîne gagne en liberté et peut occuper de nouvelles positions.

Les mouvements possibles pour les joueurs d'une défense à 4 (gauche) et d'une défense à 3 (droite)
Les mouvements possibles pour les joueurs d’une défense à 4 (gauche) et d’une défense à 3 (droite)

Ces libertés causent beaucoup de problèmes à l’adversaire qui n’affronte plus une doublette rigide et prévisible. Le bloc adverse ne peut donc plus se satisfaire d’être à sa hauteur préférentielle ni de coulisser de droite à gauche puisque dès sa base la Juventus pose des problématiques en largeur et en profondeur. Et donner des problématiques à résoudre au bloc adverse, c’est le meilleur moyen de créer des espaces.

Considérons une équipe avec une défense à 4 qui cherche à relancer depuis ses défenseurs centraux. Cherchant la solution, elle fait naviguer rapidement le ballon de droite à gauche pour exploiter les espaces d’un bloc adverse qui ne serait plus assez compact. Mais malgré les allers-retours incessants entre droite et gauche, jamais les espaces ne semblent s’ouvrir ! Pourquoi ?


Avec une charnière rigide (à 2 joueurs), les deux hommes occupent des rôles symétriques, chacun dans un half-space. L’équipe adverse ayant travaillé son bloc défensif, le bloc s’adapte à la position du ballon (dans quel « couloir » et à quelle hauteur se situe t-il). Le cuir est transmis d’un central à l’autre, le bloc adverse peut utiliser la même solution en coulissant simplement pour toujours être en opposition au ballon.
Il est peu probable de voir le bloc adverse se désorganiser en ayant uniquement une problématique simple à résoudre.

Avec le passage à 3 défenseurs et des libertés retrouvées, les hommes d’Allegri posent de nombreux problèmes au bloc adverse. Chacun peut occuper une position différente de ses coéquipiers et donc forcer l’adversaire à modifier son bloc pour s’opposer au ballon. Faites circuler rapidement le ballon entre ces 3 joueurs et vous allez avoir un bloc adverse qui sortira de sa zone de confort, ce qui créera des espaces.
Et la Juventus a dans ses rangs ce qui se fait de mieux pour exploiter les espaces.

L’art de la passe perdure

La Juventus a perdu le plus beau représentant des regista avec le départ d’Andrea Pirlo, cependant elle conserve un joueur capable de transpercer n’importe quelle ligne depuis un poste reculé en la personne de Bonucci. Vous êtes sceptiques ?

Cette capacité à trouver des lignes de passe qui semblent impossibles permet à la Juventus de régulièrement déséquilibrer le bloc adverse et de le sanctionner à chaque fois qu’il laisse des espaces.
Les adversaires connaissant évidemment cette faculté de Bonucci à transpercer les lignes, ils choisissent généralement de venir le presser pour ne pas lui laisser le temps d’ajuster ses caviars.
Si vous avez été attentifs vous vous souvenez que Bonucci a gagné en liberté en profondeur lors du passage à 3 défenseurs puisqu’il peut décrocher très bas pour demander le ballon. Ainsi lorsque la première ligne adverse décide de le gêner, elle sort de sa position préférentielle et se retrouve haut sur le terrain. Chaque ligne du bloc adverse doit ensuite décider si elle suit le pressing. Dans tous les cas de nouveaux espaces vont se créer par rapport à ceux que le bloc acceptait de laisser au départ.


Si le bloc décide de rester uni pour accompagner le pressing de ses attaquants, alors il se découvrira en profondeur. Si la ligne défensive s’inquiète des espaces qu’elle peut laisser dans son dos, alors elle n’accompagnera pas le reste du bloc et un espace se créera entre le milieu et la défense. C’est simple mais ça marche plutôt bien.

Jusqu’à présent je n’ai parlé que de Bonucci parce qu’il est la pièce maîtresse de la Juventus pour utiliser les espaces créés, mais il faut noter que ses 2 compères de la défense (généralement Chiellini / Barzagli) n’hésitent pas à exploiter ces espaces par des montées balle au pied. Ces solutions sont moins efficaces que le « regista » Bonucci, c’est pourquoi je ne vais pas en parler plus longtemps, mais vous en verrez quelques exemples dans la vidéo qui suit. Vous pourrez noter l’intelligence dans le positionnement des coéquipiers qui permutent énormément lors de ces montées balle au pied (particulièrement sur le flanc droit).

 

Le jeu de la Juventus se construit donc depuis l’arrière et comptant sur la capacité de ses centraux à amener le ballon aux avant-postes. La ligne du milieu est régulièrement sautée lors de la phase de construction. En effet l’intelligence et la finesse de Dybala font des merveilles entre les lignes tandis que Pogba excelle pour maîtriser des ballons en appui à hauteur de la défense adverse.

Ces mécanismes sont très bien maîtrisés par la Juventus et permettent de régulièrement mettre en difficulté le bloc adverse. Cependant, vous l’aurez peut-être compris au fil de la lecture, les méthodes pour créer de l’espace reposent sur l’agressivité du bloc adverse. Si celui-ci décide de se maintenir très bas devant sa surface, la Juventus a beaucoup plus de mal à trouver des solutions et peine à se créer des situations dangereuses.

Ces difficultés sont évidemment une limite des juventini, mais ces derniers peuvent compter sur une animation défensive de très haut niveau pour compenser ces relatives difficultés offensives. Une animation défensive qui est elle aussi magnifiée par la présence des 3 défenseurs centraux.

Protéger son but avant tout

La phase défensive est la période pendant laquelle le système a le plus de sens puisque l’équipe se présente généralement dans la forme de la composition. Il est donc évident qu’un changement de système a un impact sur les prestations défensives d’une équipe.

La Juventus défend face au ballon de manière plutôt passive, en se concentrant avant tout sur le contrôle de l’axe grâce aux deux lignes situées devant la défense. Ces 5 joueurs ont pour mission principale de contrôler les « couloirs » axiaux dans le camp de la Juventus et donc d’empêcher l’adversaire d’y jouer.

Les 2 premières lignes de la Juventus ont pour tâche de contrôler les 3 "couloirs" axiaux
Les 2 premières lignes de la Juventus ont pour tâche de contrôler les 3 « couloirs » axiaux

Ce contrôle est plutôt passif car le quintette limite ses courses visant à récupérer le ballon, mais il nécessite cependant un gros travail de fond pour coordonner les mouvements et coulisser intelligemment. Travail qui est complété par des défenseurs centraux qui n’hésitent pas à sortir très loin de leur ligne pour suivre les décrochages des attaquants adverses. Une liberté qui prend tout son sens dans cette défense à 3 centraux puisque lorsque l’un sort au marquage, il en reste encore 2 pour couvrir ce qui permet d’équilibrer le mouvement.
Ce travail collectif des 3 lignes a pour conséquence de repousser l’adversaire sur les ailes pour contourner cette zone de domination turinoise.

Si vous lisez régulièrement des articles du site, vous vous souvenez peut-être de l’analyse d’un système défensif à 3 joueurs (dans la ligne d’attaque et/ou dans la ligne du milieu). Cet article permettait d’illustrer les difficultés rencontrées par une ligne de 3 joueurs pour couvrir toute la largeur, ce qui amenait de fait l’équipe a se faire déborder facilement par un adversaire multipliant les changements d’aile. Étant donné que vous êtes observateurs, vous avez remarqué que la Juventus joue avec une ligne de 3 joueurs au milieu et pourtant elle force l’adversaire à jouer sur les ailes.
Mais puisque j’ai dit qu’ils avaient une très bonne animation défensive, ils ont forcément une astuce pour ne pas se faire déborder à chaque changement de jeu !

C’est donc en introduisant à nouveau de la flexibilité entre ses lignes que la Juventus parvient à défendre en 5-3-2. Avec des latéraux qui n’hésitent pas à sortir très haut pour venir s’ajouter à la ligne du milieu, les turinois parviennent à cadrer très rapidement un joueur adverse à la réception d’un changement de jeu. Sans pour autant demander à ses milieux de faire l’essuie-glace pendant 90 minutes. Et pour compléter ce mouvement de piston du latéral, le reste de la défense coulisse jusqu’à former une sorte de 4-4-2.

Je dois le dire, j’aime beaucoup ce mécanisme. Vraiment beaucoup. C’est intelligent, efficace et très beau.

 

De plus en se positionnant en 5-3-2 plutôt qu’immédiatement en 4-4-2, la Juventus couvre parfaitement la largeur à hauteur de sa ligne défensive et se protège donc face à d’éventuelles passes diagonales vers l’ailier.

Bien évidemment le mécanisme de balancier présenté plus haut ne peut être réalisé à chaque action, notamment si le changement de jeu est réalisé avec de la vitesse et de la justesse.
Lorsque ce cas se présente, le latéral décide de ne plus sortir très rapidement pour cadrer le receveur (car il arriverait trop tard et pourrait se faire éliminer). Par sa position il s’assure que la défense ne se fasse pas déborder même si pour cela il doit laisser l’adversaire centrer sans être gêné. Loin d’être idéale, cette situation est cependant envisageable pour la Juventus car elle joue avec 3 centraux aptes à gagner des duels aériens dans la surface.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le bloc défensif de la Juventus est très efficace! Depuis le 25 novembre et l’installation définitive de la défense à 3, la Juventus a joué 17 matchs et a fait 14 clean sheet! C’est très impressionnant.

Je trouve que cette action résume assez bien ce que fait la Juventus pour s’opposer à la progression de l’adversaire : blocage de l’axe par les 3 lignes, marquage très agressif sur l’aile et une défense qui coulisse très bien lorsque le latéral sort.

Quel futur pour cette Vieille Dame?

À quelques mois de la fin de saison, la Juventus est revenue très fort et vient de reprendre la tête de la Série A. Malgré les très belles performances de Naples, je pense que le scudetto restera à Turin. Il faudra toutefois que la Juventus parvienne à créer plus régulièrement des situations, car si elle est presque toujours meilleure que son adversaire, l’équipe peine à se créer suffisamment d’occasions pour « assurer » des victoires.
Le match face à la Roma est assez représentatif des performances de la Juventus : une annihilation du secteur offensif adverse mais très peu d’occasions côté bianconeri.

En Ligue des Champions les hommes d’Allegri vont affronter un Bayern Munich décimé par les blessures. Le déroulement de la rencontre laisse peu de place au doute, le Bayern jouera dans le camp de son adversaire. La clé du match devrait venir des côtés puisque la Juventus ne pourra pas se permettre de laisser son latéral en 1c2 face aux ailes bavaroises. En effet ces derniers n’hésiteront pas à provoquer jusqu’au bout le latéral de la Juve alors qu’en championnat les équipes adverses se résignent à centrer si elles en ont la possibilité.

Il ne faudra pas compter sur le Bayern pour centrer dans cette situation!

Pour terminer sur une note plus positive, je ne peux pas finir cet article sans mentionner la très grande intelligence des joueurs de la Juventus. Le football est assurément plus simple pour l’entraîneur avec de tels éléments, mais il faut aussi féliciter Allegri pour la liberté qu’il a su laisser à ses hommes.

5 thoughts on “L’Allégresse de la Vieille Dame

  • 19 février 2016 at 19:16
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    La première animation illustrant les problèmes de relances avec deux défenseurs centraux fait tristement penser aux lacunes de l’OL dans ce domaine…jusqu’à ce qu’une erreur technique soit commise, entrainant une récupération haute de l’adversaire et une occasion de but (Monnet-Paquet pour le but de Söderlund).

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  • 20 février 2016 at 04:06
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    Comme tu es fan de Lyon je suis persuadé que comme moi, tu verrais bien ce système de jeu à l’OL. On a des joueurs qui correspondent notamment notre future doublette Lacazette-Fékir en attaque mais aussi des latéraux au niveau (Bedimo / Jallet) et de nombreuses possibilités en défense avec Mapou, Umtiti, Morel voire Gonalons

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    • 20 février 2016 at 12:03
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      Tout à fait 😉
      Mais je pense que ces idées resteront éternellement au rang d’espoir. Le système à 3 est peu utilisé en Europe, il n’y a que l’Italie qui le considère véritablement.

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  • 22 février 2016 at 14:54
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    “Weak points or holes in the opponent’s position must be occupied by pieces, not pawns.”

    Quand la Juv comprendra qu’il faut une animation différente dans les couloirs, elle n’en sera que plus belle : des vrais joueurs de débordement/élimination qui diversifie le jeu de position de la Juv, et qui offre une alternative explosive à la relation technique Pogba/Dyballa dans l’axe : en plus de compter sur une puissance défensive totale (qui sera mise à l’épreuve demain), cette équipe serait dans le panthéon des plus belles équipes européennes… Ne jamais laisser le rôle des ailiers à des latéraux… Cette équipe joue avec la compo la plus intelligente au monde : le 3151 est pour moi sans aucun doute la plus intéressante: avec un losange assez bas organisant le jeu, 5 joueurs dans les intervalles d’attaques (dont 2 ailiers qui mangent la ligne), et un buteur qui pèse sur la défense et l’a fessant reculer : donne les clés pour une supériorité de positon (comme tu l’appelles)…

    Sinon pour le match contre le Bayern : hormis un GRAND Buffon, je ne vois pas comment il pourrait passer… 🙁

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